Julien Fournié: Dompteur de « Première Tempête »

 La vague de restrictions sanitaires liée à l'épidémie de Covid, faute de l’avoir englouti, a du moins touché l'industrie de la mode. Rien de moins évident que de convertir les semaines de la mode et les soirées où tout le monde se donnait rendez-vous, au format numérique, alors que toute rencontre physique et toute manipulation d’objets, sans parler des essayages, sont devenus des actes irresponsables. Tout cela, bien sûr, a nécessité une révision à la fois des fondements mêmes de la Haute Couture et de sa place dans la « nouvelle normalité ».

 Toutes ces nouvelles tendances sont décrites par Julien Fournié, fondateur de la Maison éponyme, l'un des représentants les plus brillants de la nouvelle génération de maîtres de la Haute Couture française. Avec une  solide expérience de travail dans des maisons aussi célèbres que Dior, Nina Ricci, Givenchy, Céline, Jean-Paul Gaultier. Fondée en 2009, sa propre entreprise est membre permanent de la Fédération de la Haute Couture et de la Mode. Le titre convoité par ses confrères  pendant des décennies…. Sans parler du titre de « couturier le plus sustainable » qui lui été décerné, et qui, dans le contexte actuel, est peut-être encore plus important.

 Le style de Julien Fournié, qualitative et élégant, vient cepedant apporter une touche disruptive tout en restant dans l’air du temps.  Même à notre époque si complexe.

 Julien Fournié a présenté sa collection printemps-été 2021 sous la forme d'un court-métrage « Première Tempête », prouvant ainsi que la Haute Couture est capable de se déplacer dans l'espace virtuel et de se passer de toutes les « fioritures », selon ses propres termes, du battage médiatique qui accompagne les défilés de mode.

« Les fashion shows sont, bien sûr, importants dans le sens où ils créent une l’immense publicité pour des collections. Mais dernièrement, Ile étaient envahis de personnes qui n’avaient pas grand-chose à voir avec la Haute Couture", déplore Julien. L'organisation est devenue de plus en plus chronophage : avec l'avènement des blogueurs, instagrameurs et d’autres influenceurs, la sélection des invités et leur placement est devenue, au sens littéral du terme, une « mission impossible ».

 Selon le couturier, le renoncement aux défilés a quelque peu « déshumanisé » l’univers de la mode, où « il y a toujours eu de la place pour toutes sortes de surprises qui ne pouvaient être vécues qu’en direct. Après tout, un défilé de mode s'apparente à une représentation théâtrale. Parfois des réactions imprévues et des gestes spontanés ont donné lieu aux plus grandes improvisations, et c'était très beau. »

                  

 En ce qui concerne l'improvisation, dans les conditions de restrictions dues au Covid, les acteurs de la mode ont une carte blanche sans précédent. Ce n'est un secret pour personne que les règles strictes du calendrier officiel de la Fédération ont longtemps été perçues par eux comme une sorte d'épée de Damoclès. Les demandes commerciales accrues et le rythme toujours plus rapide des collections laissaient peu de place à la créativité.

 C’est pourquoi, dès que  la Fédération annonce le « format numérique » de la semaine de la Haute Couture, Julien  décide non seulement de faire la démonstration de ses modèles en tournant une vidéo (comme beaucoup de ses collègues), mais  de plus il crée un vrai film, avec son propre scénario et l'intrigue, en y intégrant ses héroïnes ! Ses modèles préférés se sont transformés en actrices hollywoodiennes et Julien lui-même est devenu réalisateur et également  interprète de l'un des rôles.

 « Le cinématographe a toujours été ma passion secrète, admet-il. En un sens, mon rêve d’antan est devenu réalité : réaliser un beau film, un conte de fées. J'ai plongé mes muses dans des univers symboliques, avec des références à des réalisateurs que j'ai toujours admirés : Georges Méliès, Quentin Tarantino, Jacques Demy... »

 En pleine crise sanitaire, Julien a bien vu sa mission actuelle de couturier, qui consiste à  créer la beauté enchanteresse, pour nous empêcher de « glisser dans les pénombres de la morosité ». Entre « Alice au pays des merveilles » et les scènes à la Hitchcock, les héroïnes de Julien Fournié traversent cinq atmosphères complètement différentes. Les univers cinématographiques recréés et tant aimés par le couturier permettent à la caméra de saisir magistralement les trente tenues des trois personnages principaux dans tous leurs nombreux détails, qu'il s'agisse de manches kimono, d'un corset ciselé, ou de jupes en tulle en mouvement...

 Comme dans les collections précédentes, Julien Fournié rend hommage aux savoir-faire ancestraux : broderies, coupes spécifiques selon les patrons de l’époque, plumasserie et patchwork. Après tout, la Haute Couture représente pour lui une partie intégrante de la culture et du patrimoine français. Aujourd'hui, alors que les sites culturels tels que les théâtres, les cinémas et les salles de concert ont été fermés pendant des mois, la Haute Couture, qui fait la gloire de la France, continue de remplir sa mission culturelle la plus importante.

 Comme toute autre, la crise sanitaire a non seulement des inconvénients, mais aussi des avantages. Lorsque tout semble désespéré et sans issue, des opportunités inédites apparaissent et de nouvelles portes s'ouvrent. Il en a toujours été ainsi.

En parlant de difficultés, le couturier insiste sur le rôle originel de la Haute Couture qui est de créer des vêtements uniques et personnalisés. « Tout vêtement sur mesure nécessite un certain nombre d'essayages, ce qui est devenu difficile dans le contexte actuel, et quasiment impossible pour les clients étrangers en raison de la fermeture des frontières. »

 Pour Julien Fournié, l'un des aspects positifs de la situation actuelle est sans aucun doute la portée internationale plus large de ses présentations en ligne.

« Notre film a recueilli et continue de recueillir beaucoup plus de vues qu'un défilé de mode ordinaire. La vidéo de la collection s'est répandue dans le monde entier du jour au lendemain ! Nous n'avons jamais eu autant de couverture médiatique auparavant. Le Covid nous a obligé à abandonner nos vieilles habitudes et à nous réorienter vers ce qui constitue notre cœur de métier : la couture, la création d'accessoires, de nouvelles approches stylistiques. Tout le superflu s'envole, se dissocie. On peut à nouveau miser sur la qualité du travail et la créativité. Dans le tournage de la vidéo, tout est plus ou moins planifié et prévu, chaque détail peut être corrigé et susciter chez le spectateur exactement l'émotion dont on a besoin. D'un côté, il n'y a pas d'accident, pas de magie de l'instant capturé, mais de l’ autre, on peut rapidement entraîner le spectateur dans le monde de nos rêves. »

 Après avoir goûté au plaisir de travailler sur un film, - même si, selon Julien, c'est un plaisir tout aussi couteux, - il est très difficile de revenir au format de défilé classique. Ainsi, pour la présentation de sa nouvelle collection, baptisée « Premier Squad », il a de nouveau choisi la forme de la vidéo en ligne. Cette fois, il s'est inspiré de… personnages de jeux vidéo ! Qu'on le veuille ou non, les jeux vidéo sont bien ancrés dans nos vies, alors pourquoi ne pas tenter de combler le fossé entre l'univers de la Haute Couture et celui du Jeux à la mode ?

 Alliant sa passion pour les super-héros et sa soif de nouvelles technologies, soutenu par PUBG Mobile (FOOTNOTE : un jeu mobile récompensé par le prix « App Store's Best of 2018 » et « 2018 Mobile Game of the Year » (des Golden Joystick Awards)), Julien Fournié décide de créer une collection dans l'esthétique des jeux vidéo. « Ces dernières années, explique-t-il, ces jeux sont devenus encore plus populaires et ont atteint le plus haut niveau visuel. En utilisant votre avatar dans un jeu vidéo en ligne, vous pouvez faire des choses qui semblent impossibles dans la vraie vie ! »

Ce n'est pas une tâche facile. Pour certains, il peut sembler inapproprié de conjuguer les traditions de la Haute Couture, scrupuleusement gardées par la Fédération, et l'esthétique du jeu vidéo. Mais Julien a commencé à s’intéresser aux hautes technologies plus tôt que les autres. « Pourquoi ne pas présenter le raffinement, la qualité et l'élégance de la Haute Couture comme le nouveau langage du jeu vidéo ? Cela peut nous ouvrir des portes vers de nouveaux mondes inconnus. » À l’époque où les tendances de la mode s'emballent, tentant les marques de simplifier et de banaliser, Julien Fournié propose une autre approche, basée sur la recherche de son propre style, profondément individuel, et de sa signature.

 À la clé de cette quête sont les 16 personnages archétypaux qu'il a créés. Une ballerine qui personnifie la vulnérabilité, mais qui est en même temps très forte spirituellement et physiquement. Ou le Spy, qui incarne le courage, la retenue et l'intelligence.

« Pour chacun de ces personnages, explique le couturier, j'ai choisi mes modèles et égéries, ainsi que deux actrices et un athlète. L'actrice française Audrey Fleurot joue l'Impératrice, le boxeur Guillaume Hauet révèle sa force en tant que Videur, et l'actrice belge Deborah François se transforme en une véritable furie tueuse ! »

En ce qui concerne Julien, il joue dans ce conte le rôle du Sorcier...

 Mais revenons sur terre. Depuis plus d'un an, nous vivons dans une sorte d'abstraction et, plus que jamais, il y a une volonté de comprendre où tout cela nous mène. La Haute Couture n'est pas seulement une forme d'expression artistique destinée à flatter l'œil et à nous procurer un plaisir esthétique, mais, avant tout, une industrie dans laquelle interviennent de nombreux métiers : couturiers, stylistes, créateurs de mode, « les petites mains » de couture et d'artisanat, mannequins, photographes, opérateurs, journalistes. Il est impossible de ne pas penser à l'avenir du domaine, car l'enjeu n'est pas seulement la réputation de la France en tant que capitale du fashion business mondial, mais aussi le sort de millions de personnes qui gagnent leur vie grâce à l'industrie de la mode.

 Julien Fournié envisage l'avenir avec optimisme : « Notre métier est avant tout de faire rêver. Créer de beaux vêtements et de haute qualité. Faire un film est un processus amusant, mais cela ne peut remplacer les défilés live. Je pense que nous y reviendrons, mais dans un format plus sélectif. C'est-à-dire que ce seront des présentations fermées, où les modèles seront présentés à la presse et aux clients sérieux, où vous pourrez parler directement au couturier, et les vêtements pourront être vus, touchés, essayés... J'espère que toutes ces foules éphémères, constituées de personnes n’ayant rien à voir avec la Haute Couture, disparaîtront à jamais, laissant place à des clients fidèles, des journalistes qualifiés qui comprennent la mode et des photographes professionnels, bref, tous ceux pour qui la Haute Couture a du sens. »

 Quant à la recette pour survivre dans la nouvelle réalité, pour Julien elle est simple : regarder vers l'avenir et garder le sens des réalités. Travaillez avec des personnes en qui nous avons confiance. Et surprendre, toujours et encore.

Texte : Ira de Puiff

Ira de Puiff est une journaliste et écrivaine russe arrivée en France à la fin des années 1990. Spécialiste dans le domaine de la philologie, du commerce international et de la communication, depuis plus de 25 ans ses nombreux reportages sur les défilés ainsi que ses interviews avec des grands noms de la mode que Jean Paul Gaultier, Kenzō Takada, Chantal Thomas, Stéphane Rolland ou encore Julien Fournié sont publiés dans la presse russe et française.

Ira de Puiff  est auteur des romans "Back in URSS" et "Ange Déchu". Son dernier livre "Le Roman de la Mode CoWeed-19", inspiré de l'actualité, sortira bientôt en librairie.

PHOTO©: Anna Usik